Les « Hui » sociétés secrètes et les styles du Sud : entre histoire, mythe et transmission martiale première partie

Quand un art martial naît dans un contexte de clandestinité, de résistance et de transmission secrète, que reste-t-il de cette culture lorsque l’art devient une pratique publique, sportive et institutionnalisée ?

C’est autour de cette question que je vous propose une réflexion sur les liens entre les sociétés secrètes chinoises et les arts martiaux du Sud.

Le Hung Gar occupe évidemment une place centrale dans cette histoire. Mais il n’est pas le seul. Wing Chun, Bak Mei, Wuzuquan et d’autres traditions méridionales ont également développé des récits dans lesquels apparaissent Shaolin, résistance anti-Qing, sociétés fraternelles, opéras cantonais et transmission clandestine.

Il faut cependant commencer par une précaution essentielle car je vais parler de Légende et de Mythes issue de la tradition Orale.

Le lien entre les arts martiaux du Sud et les sociétés secrètes appartient à plusieurs niveaux de réalité : certains éléments relèvent de l’histoire documentée, d’autres de la tradition orale, des généalogies martiales et parfois de véritables constructions mythologiques.

De plus, je ne traiterai pas du sujet des Triades et de leur activité criminelles mais uniquement des « Hui » ou société secrète qui ont donné les triades d’aujourd’hui.

L’intérêt n’est donc pas seulement de savoir si une histoire est « vraie » ou « fausse ». Il faut aussi se demander :

Pourquoi cette histoire a-t-elle été racontée ?


Les sociétés secrètes : une réponse à un contexte social

Le terme même de « société secrète » ou Hui est une création construite par les observateurs occidentaux au XIXe siècle par comparaisons avec les Fraternités occidentales (Franc maçon). Les organisations chinoises que nous regroupons aujourd’hui sous cette appellation étaient en réalité très diverses. Elles pouvaient remplir des fonctions d’entraide, de protection, de solidarité économique et religieuse, mais certaines évoluèrent ensuite vers des activités clandestines, insurrectionnelles ou criminelles.

Cette nuance est importante : toutes les sociétés secrètes chinoises n’étaient pas à l’origine des organisations politiques ou criminelles.

Tiandihui 天地會, « Société du Ciel et de la Terre ».

L’une des plus célèbres est la Tiandihui 天地會, généralement traduite par « Société du Ciel et de la Terre ».

Les recherches historiques de Dian H. Murray et Qin Baoqi situent sa fondation autour de 1761-1762, dans la région de Zhangpu, au Fujian. Les archives Qing étudiées par Murray remettent ainsi en question l’ancienne tradition qui faisait remonter la création de la société au XVIIe siècle et lui attribuait dès l’origine un objectif politique de restauration des Ming. La réalité initiale semble beaucoup plus prosaïque car il s’agit avant tout d’une fraternité d’entraide dans un environnement social particulièrement difficile.

Le Fujian et le sud-est de la Chine connaissent alors de profondes perturbations. Les restrictions maritimes et les déplacements de population liée au conflit contre les konxinga, les conflits entre lignages et ethnie (conflit punti-hakka), les groupes armés (Taiping) et le banditisme créent un contexte dans lequel les populations les plus vulnérables peuvent chercher protection et solidarité auprès de communautés organisées. Les membres de ces groupes se structurent et jurent fidélité par serment, et deviennent frères indépendamment du lien du sang.

C’est dans ce contexte tendu et trouble que La Tiandihui va ensuite attirer l’attention des autorités Qing à la suite de soulèvements locaux. La répression contribue progressivement à faire évoluer certaines de ces organisations vers la clandestinité et à leur donner une dimension politique et insurrectionnelle.