Conférence de Jet Li (李连杰) – 17 octobre 2025 – Emeishan, Chine
Lors des 10ᵉ Championnats du Monde de Wushu Traditionnel à Emeishan, Jet Li a livré une intervention rare, profonde et sans concession sur le sens du wushu dans le monde contemporain.
Au-delà d’un simple discours historique, cette conférence a posé une question fondamentale :
👉 le wushu est-il destiné à devenir un sport de performance, ou doit-il rester avant tout une culture au service de l’être humain ?
Introduction
Cette conférence était exclusivement destinée à certains participants sélectionnés des 10ᵉ Championnats du monde de kung-fu traditionnel, organisés à Emeishan, en Chine.
Seuls quelques représentants par équipe nationale étaient éligibles à cet événement exceptionnel et fermé.
Fait notable — et troublant — : à ce jour, il n’existe aucune trace publique de cette conférence, ni sur le web international, ni sur les plateformes chinoises. Cette absence totale de diffusion interroge, et mérite d’être expliquée. C’est ce que nous aborderons plus loin.

Le séminaire s’est déroulé dans un bâtiment officiel du gouvernement chinois, sous haute surveillance. Chaque participant a été contrôlé et fouillé à l’entrée, dans un dispositif de sécurité strict.
Sur les tables de conférence, un récepteur de traduction simultanée a été distribué à chaque participant. Jet Li s’est exprimé majoritairement en chinois, avec plusieurs passages en anglais.
Cependant, la traduction anglaise s’est révélée très approximative, rendant la compréhension difficile. Les passages en anglais n’étaient naturellement pas traduits, et Jet Li alternait parfois les deux langues au sein d’une même phrase, ce qui exigeait une maîtrise solide du chinois et de l’anglais pour suivre pleinement son raisonnement.
En pratique, seules les personnes comprenant correctement les deux langues pouvaient saisir l’intégralité et la subtilité de son discours.
Le texte présenté ci-dessous est issu de mes notes personnelles prises durant le séminaire, croisées et consolidées avec celles d’un autre participant américain. Cette mise en commun a été rendue possible grâce à l’aide d’Alexandre Cordaro, permettant de restituer avec la plus grande fidélité possible le fond et l’intention réelle du propos de Jet Li.
Le wushu comme produit de l’histoire humaine
Jet Li commence le séminaire en replaçant le wushu dans une continuité historique longue. À l’origine, il s’agit d’un outil de survie, de guerre et de protection. L’arrivée des armes à feu (arme chaude) a relégué les armes « froides » au second plan, et le wushu s’est progressivement orienté vers des pratiques plus sportives et codifiées, à l’image de l’archerie, de l’haltérophilie, de l’entraînement au “poids cheval”, ou encore d’autres exercices de force et de technique.
Cette évolution a profondément modifié l’équilibre : les armes traditionnelles et les techniques martiales ont perdu leur fonction première, entraînant une transformation inévitable du wushu.
Ce phénomène n’est pas unique. Comme l’archerie, l’équitation ou l’haltérophilie, le wushu est devenu progressivement symbolique, sportif et culturel.
Il s’est interrogé sur l’utilité actuelle de l’apprentissage de certaines techniques traditionnelles de renforcement, de coupe et de casse. Des pratiques qui avaient un sens dans leur contexte historique, mais qui, aujourd’hui, n’ont plus de réelle application concrète — leur usage pouvant même conduire à des conséquences légales, « autrement dit, à la prison », selon ses propres mots.
Le wushu ne peut donc plus être compris uniquement comme un art de combat réel. Il remet également en lumière les limites de l’être humain face à son propre corps et à ses capacités naturelles. Jet Li évoque notamment les limites humaines — la vision, l’audition, la perception, la réactivité — et la manière dont le wushu a historiquement cherché non pas à les nier, mais à les comprendre, les exploiter et les dépasser intelligemment.
Mais pour Jet Li, cela ne signifie pas que le wushu ait perdu sa valeur : il a simplement changé de rôle.
Un art aux multiples usages
Pourquoi pratique-t-on le wushu aujourd’hui ?
De la même manière qu’un médecin possède plusieurs spécialités, le wushu offre plusieurs chemins, selon les besoins de chacun :
- se renforcer,
- se défendre,
- performer,
- ou simplement mieux vivre.
Jet Li identifie plusieurs motivations :
- le spectacle et l’image (cinéma, télévision),
- la compétition sportive,
- le combat réel.
Chacune de ces orientations génère un wushu différent, avec ses règles, ses méthodes et ses limites. Le problème apparaît lorsque l’une de ces dimensions prétend représenter le tout.
Dit moi quel est ton objectif, je te dirais quel kung fu apprendre
Un pratiquant américain présent à la conférence résume cette idée avec justesse :
« Wushu is more than a sport — it is a culture. »
Le mot wushu (武术) signifie littéralement arts martiaux, pas compétition, pas olympisme.
La compétition n’est qu’un outil, pas une finalité.
Jet Li utilise une métaphore assez moderne pour parler du wushu et le compare au Café au lait :
- Le café noir : le wushu sportif, olympique, le combat
- Le sucre : la culture, l’histoire, les médias (TV, ciné)
- Le lait : la santé, le bien-être, l’équilibre intérieur
- Boire uniquement du café noir est un choix possible, mais c’est amer
- Prendre le sucre seul c’est bon mais pas pour la santé
- Le lait c’est bon pour la santé mais c’est fade.
Le véritable “café au lait”, c’est l’ensemble : le café, le sucre et le lait. De la même manière, le wushu complet réunit les trois dimensions essentielles, à savoir le sport, la culture, la santé
Chacune de ces composantes est importante, mais c’est leur union qui donne au wushu toute sa profondeur et au café au lait toute sa saveur.
Jet Li estime que seuls 1 à 9 % des pratiquants s’intéressent réellement au wushu dans son ensemble, dans toutes ses dimensions — martiale, culturelle et humaine.
Paradoxalement, environ 10 % découvrent le wushu principalement par la culture populaire (télévision, cinéma, médias), sans nécessairement en explorer toute la profondeur.
La grande majorité, soit au moins 80 %, pratique avant tout pour la santé, consciemment ou non, avec l’idée — explicite ou implicite — de préserver et de transmettre ces bienfaits aux générations futures. Enfin, environ 1 % des pratiquants s’intéressent principalement à la perspective olympique. Jet Li ne cherche pas à en rajouter, mais il choisit clairement de ne pas placer cette orientation au centre de sa réflexion.
Fidèle à sa métaphore, il préfère aujourd’hui se concentrer sur le “sucre” et le “lait” — la culture et la santé — plutôt que sur le seul café noir de la performance sportive.
C’est précisément pour cette raison que Jet Li souhaite aujourd’hui concentrer ses efforts sur la culture et la santé, qu’il considère comme les fondements du bonheur et de la pérennité du wushu.
La majorité pratique avant tout pour la santé, consciemment ou non au travers des pratiques populaire comme le Tai chi et du Qi Gong.
C’est précisément là que réside, selon lui, l’avenir du wushu.
Le wushu n’a pas besoin de huit heures d’entraînement quotidien pour exister.
Parfois, huit minutes suffisent.
Des pratiques comme le Yi Jin Jing incarnent cette approche : cultiver le corps, équilibrer l’esprit, nourrir le bonheur.
Dans cette vision, le wushu devient un outil de bien-être collectif, accessible à tous, indépendamment de l’âge, du niveau ou de l’ambition sportive.
La vision personnelle de Jet Li : loisirs, culture et équilibre
Jet Li a expliqué pourquoi il avait préféré que sa fille pratique la danse et le piano plutôt que le wushu dès son plus jeune âge. Pour lui, la danse et la musique sont avant tout des loisirs, des disciplines qui permettent de développer la sensibilité, le plaisir et la créativité, sans pression de performance. Mais il n’exclut pas le wushu : « pourquoi pas le wushu ? » ajoute-t-il, rappelant que la pratique peut aussi être joyeuse et enrichissante si elle est abordée sous l’angle culturel et artistique.
Selon lui, la musique et l’art n’ont pas de limite et sont intemporels, et c’est cette même liberté qu’il souhaite pour le wushu. Jet Li ne se considère pas comme un professeur, mais comme un promoteur du wushu, cherchant à transmettre sa culture et ses valeurs. Il a même inventé le concept de Kung Fu Dancing, une manière de combiner mouvements martiaux et expression artistique.
Il encourage les humains à prendre le temps de s’intéresser à la culture et au wushu pour cultiver leur bonheur, tout en critiquant la sur-utilisation des téléphones portables qui nous éloigne de cette attention à soi et aux autres.
Pour illustrer sa pensée, il a fait un rapprochement avec le karaoké : chanter sans ambition de devenir chanteur professionnel, simplement pour le plaisir et la joie de l’expérience.
Pour Jet Li, le wushu est une pièce à deux faces : d’un côté le kung fu, de l’autre le wushu, incarnation du combat et de la technique en opposition à la voie culturelle, artistique et humaine. Les deux dimensions doivent coexister pour que la pratique conserve sa profondeur et son sens.
Le wushu face à l’olympisme
C’est ici que le discours de Jet Li devient sensible et critique envers l’évolution du wushu
Alors que l’IWUF, soutenue par les institutions chinoises, promeut activement l’intégration du wushu dans les grandes manifestations sportives internationales — notamment les Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar 2026 — Jet Li adopte une position surprenament distante.
Il ne rejette pas l’olympisme, mais refuse d’en faire un horizon ultime et critique :
- l’excès de codification,
- la perte de lisibilité du wushu,
- l’illusion d’égalité créée par des règles qui standardisent l’expression.
Selon lui, à force de vouloir rendre le wushu mesurable, on risque de le rendre incompréhensible, y compris pour ceux qui le pratiquent depuis des décennies.
Avant, lors d’un saut, je faisais 2 tours sur moi. Aujourd’hui, ils en font tellement que je n’arrive plus à compter. Je ne sais même plus comment classer les six premiers athlètes.
Un paradoxe révélateur
Le séminaire lui-même était sponsorisé par l’IWUF, et des objets promotionnels distribués mettaient en avant Dakar 2026.
Cette coexistence entre discours critique et communication olympique révèle une fracture silencieuse
Jet Li ne se positionne ni comme professeur, ni comme dirigeant, mais comme promoteur culturel.
Son ambition n’est pas de former des champions, mais de faire émerger, dans chaque pays, des volontaires du wushu : des personnes capables de transmettre une vision plus large, plus humaine.
Conclusion
Selon moi, le message final de Jet Li est clair, et il dépasse largement le cadre du wushu.
Le wushu n’existe pas pour gagner des médailles.
Il existe pour aider les êtres humains à mieux vivre.
Sport, culture et santé ne doivent pas s’opposer, mais se compléter.
Lorsque l’une de ces dimensions écrase les autres, le wushu perd son sens et sa profondeur.
C’est précisément dans cette optique que Jet Li conclut son intervention par une phrase simple, ancienne, mais universelle :
「五湖四海,我们都是兄弟。」
Wǔ hú sì hǎi, wǒmen dōu shì xiōngdì
« Des cinq lacs et des quatre mers, nous sommes tous frères. »
Cette citation n’est pas une simple formule poétique de clôture. Elle est chargée de culture et de sagesse, et porte un sens profond dans l’histoire de la Chine.
Pour Jet Li, elle résume parfaitement sa vision : un wushu humaniste, universel et fraternel, qui dépasse les frontières, les classements et les ambitions personnelles, et qui place l’être humain et la culture au cœur de la pratique.
Kevin Heng 2026










Vous devez être connecté pour poster un commentaire.